MURIEL ABADIE
Une mémoire commune ...
Quand on regarde une œuvre de Muriel Abadie, on a l'impression d'être confronté à un souvenir. Non pas que
nous ayons déjà vu les objets qu'elle représente mais la façon de les peindre nous donne la sensation qu'ils ont cheminé
longtemps déjà dans notre mémoire, on serait tenté de dire qu'ils nous sont familiers, qu'ils appartiennent à notre mémoire
commune de l'objet.
Passoire, machine à coudre, fer à repasser, l'artiste représente souvent des objets d'un modèle désuet.
On pourrait voir là une nostalgie de temps ancien, mais ces objets vivent ici maintenant. Si l'artiste préfère représenter un
presse-citron manuel que son alter-ego électrique, c'est par un choix de vie. Ce qu'elle constitue œuvre après œuvre, objet
après objet, c'est son cadre de vie idéal. Un manifeste de l'objet idéal, chaleureux, un manifeste contre la mode qui tue les
objets que nous aimions en les rendant "ringards".
Une évidence frappe à la contemplation de l'ensemble des œuvres, chaque objet est présenté seul. Ce qui perce
ici, c'est la grande solitude de l'objet. Mais il y gagne en puissance et on sent l'amour que l'artiste éprouve pour chacun.
Pour chaque œuvre, de même que l'on parle d'enfant unique, on serait tenté de parler d'objet unique.
Née à Tarbes (Hautes Pyrénées) en 1962, Muriel Abadie est diplômée de l'Ecole des Beaux Arts de Toulouse et
de l'Ecole de Création de Textiles et d'Arts Appliqués de Paris. Elle vit et travaille dans le quartier des "Halles"
à Paris.
LE PARTI PRIS DE L’IMAGE
[par Nicolas Vallet]
Les oeuvres les plus récemment exposées de Muriel Abadie composaient une série de figurations d’animaux -
très reconnaissables - mais qui ne ressortissent nullement à l’observation zoologique ni au genre animalier.
Une autre série récente figure, saisis un par un, des objets, la plupart d’une humble banalité immédiatement
identifiables. Impossible néanmoins de considérer ces oeuvres comme des "natures mortes".
Or, une fois passé l’instant d’étonnement devant l’extraordinaire simplicité des sujets, à mesure que nous
nous y confrontons, nous sentons - expérience rarissime lors des vernissages - s’épanouir un sentiment de joie.
Parce qu’il s’agit d’authentiques images, qui ne cherchent pas à reproduire l’apparence, mais à représenter, à
rendre présent à l’esprit. Représenter, c’est-à-dire donner à voir l’essentiel, qui est invisible ou que nous ne savons plus voir.
L’artiste - l’imagier - si nous consentons à rendre à ce vieux vocable sa profondeur - ne dessine ni ne peint
d’après le motif. Comme au fond de leurs labyrinthes rocheux les maîtres de Lascaux ou d’Altamira, il part de l’intérieur de
soi-même, pour en extérioriser la vision qu’il s’est formée et qu’il porte en lui.
Assurément, Muriel Abadie vit, pleinement, à notre époque. Elle n’a jamais choisi, que je sache, pour support
quelque parsi rupestre et préféré le plus souvent, au contraire, pour substrat, des feuilles de journaux - de ce papier qui, par
millions de tonnes, noirci d’écritures ou bariolé de clichés et de pubs nous submerge de ses vagues quotidiennes et nous distrait
de la réalité de nos existences. Il lui suffit de quelques larges coups de brosse, pour abolir ces leurres: apparaît alors la
blanche luminosité d’un écran tout intérieur, ou vient se projeter, impérieusement, sa vision.
Pour notre joie.
Joie de retrouver, grâce au pouvoir primitif, évocatrice de l’image, une voie d’accès à la conscience de notre
présence au monde. Que nous soient montrées, avec émerveillement la radicale altérité de la condition animale et à la fois, avec
tendresse, la communauté de destin qui nous unit à elle, en tant que vivants; ou que les artefacts qui peuplent notre quotidien
ou notre mémoire, nous deviennent, une fois dépouillés de toute visée utilitaire, soudain aussi étrangers que les vestiges
matériels exhumés d’une civilisation disparue - nous faisant ainsi éprouver la contingence de notre appartenance à l’histoire.
On a souvent comparé ces oeuvres aux poèmes en pur de Francis Pouge. Non sans raison. Car, plus encore que la
focalisation sur l’objet, ce qui rapproche ce poète de cette artiste, c’est une même démarche analogue, chacun dans son domaine,
de retour à la source: l’un prit le parti de n’évoquer par les mots que de simples choses, pour mieux se réapproprier les
pouvoirs premiers, poétiques de la langue. L’artiste, elle, prend aujourd’hui le parti de l’image pour retrouver le sens
inaugural de l’acte de peindre.
Si foncièrement libre, si naturellement indépendante à l’égard des modes, des écoles, des élucubrations pseudo
théorique post-postmodernes, puisse t telle continuer, par ces oeuvres à nous surprendre et à nous réjouir grâce à l’acuité de
son regard inspiré et à la sûreté, comme instinctive, de son geste.