 Nationalité italienne, voit le jour en 1957.
Enfant de la deuxième génération, scolarité obligatoire, CFC de dessinateur en construction métalliques, études de lettres à Lausanne.
En parallèle, pratique depuis toujours - en autodidacte - peinture et sculpture.
A 35 ans, se lance dans la sculpture sur bois, professionnel depuis cinq ans.
Son travail est caractérisé par la sincérité et le sérieux, ses œuvres renvoient par le détail à une vision poétique de la vie.
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Nées de la communion entre l’homme et la nature, les sculptures en bois d’Edouard Faro expriment «la
fulgurance de l’émotion». Faro travaille différentes essences de bois 1 qu’il sculpte, hache, scie, martèle, frappe, façonne,
polit jusqu’à en révéler les plus subtiles nervures. Dans son corps à corps avec le végétal, il renoue avec un langage primitif en privilégiant
des formes pures d’une grande force expressive: «Je retiens le moment où ça va lâcher ; celui qui donne l’énergie. (...) Chaque pièce est un
éloge de la fragilité.»
Brèche, cassure, éclat, éclisse, esquille, entaille, faille, fêlure, fragment, rupture… Edouard Faro écorce, nettoie, élimine les parties
putrescibles des grumes qu’il fend ensuite en quartiers avant de les faire sécher durant plusieurs années. Tout son travail est défini par le
bois de tête2, au maximum de sa résistance. Il «décortique» l’arbre, le débite en suivant les cernes3 de croissance
jusqu’à trouver son cœur. En dénudant celui-ci, en en dégageant les veines, il prête aux blocs massifs l’animation d’un épiderme humain, vivant
et fragile au sein de la masse inerte. Telles des empreintes digitales, les veinures rappellent ces lignes inscrites sur notre peau. Comme pour
remonter le temps et renvoyer à un état primitif de la matière, l’artiste s’attache à ouvrir chaque cerne jusque-là imperceptible. Il honore le
matériau vivant en exhumant la forme que ce dernier est susceptible de recéler ou d’engendrer. Cette manipulation végétale se mue en une quête
existentielle: «Chaque ouverture est particulière et m’ouvre à moi-même.»4 Ici viennent exploser les impulsions, les pulsions, les
énergies comprimées qui font naître ces sculptures d’une densité extrême.
Ce processus créateur nécessite une technique précise. L’immense difficulté consiste à ouvrir le bois avec des saignées, sans qu’il éclate
totalement. Le choc5 donné est alors déterminant pour que la forme émerge lentement, selon un procédé généré par une force viscérale.
Grâce à un travail lent et délicat, l’artiste se laisse guider par le dessin naturel de son matériau qu’il prolonge artificiellement, en en
soulignant le mouvement6. Faro rejoint ainsi une ancienne conception de la Renaissance et de Michel-Ange en particulier, selon
laquelle le sculpteur pressent et révèle la forme déjà contenue dans le matériau.
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Tel un peintre qui au cours de son Action painting découvre lui-même la structure qu’il va explorer, Edouard Faro se livre au rythme
du bois plus ou moins docile, malléable ou résistant. Chaque essence impose sa propre ligne. A chaque fois, l’artiste doit s’abandonner pour
fixer l’énergie de manière légère en trouvant l’accord entre structure et déstructuration, pesanteur et grâce, équilibre des tensions dans la
fragilité du moment.
Telles des compositions musicales, ces blocs de bois rythmiquement organisés s’élaborent selon des scansions, des répétitions de cadences et
de brisures.
Peu à peu, le matériau se prête au travail du sculpteur, l’œuvre se façonne. Sous les chocs de l’élégant marteau japonais de Faro, le
Western Red Cedar perd sa dureté et son apparente rigidité ; il s’attendrit petit à petit. Eclatées, explosées, ses fibres s’entrechoquent
et se muent en chardons géants échevelés et barbus, aux dents épineuses et acérées; en plantes vivaces montagneuses d’aspect coriace et
luisant, aux capitules argentés. Ces carlines épanouies si avides de soleil qu’elles en ont pris la forme s’apparentent à une constellation
d’astres à la surface vibrante, à des arbustes solaires, dans un déploiement d’innombrables rayons. Les fibres hachurées et nerveuses de
certaines sculptures en cèdre impulsent quant à elles une toute autre rythmique : obstinées, tourmentées et sèches, elles font vibrer, crépiter
la matière. Le réseau très graphique de halos sombres semble palpiter et faire jaillir d’étranges spirales nébuleuses qui s’enroulent sur
elles-mêmes, rayonnant d’énergie cosmique en volutes (voir œuvre en fin de texte). |
Tel un rappel de la chaleur solaire, le feu appose son empreinte sur certaines pièces. Une fois brûlé, le cèdre se change en lit de rivière,
dansant, rythmé par de grandes ondes qui parcourent la surface ravinée et veinée. Edouard Faro renoue ainsi avec l’âme du bois flotté échoué
sur la grève ou avec les forces fluviales érodant la roche. La plasticité du végétal calciné devient l’élément malléable idéal pour être
modelé.
Parfois couvertes d’un noir7 épais et poudreux, les œuvres de l’artiste s’imposent par leur autorité, leur gravité et leur
radicalité. Ses « sculptures de nuit » dont la matière a été arrachée, évidée violemment fonctionnent sur les jeux d’ombre inhérents à leur
structure : intenses et ténébreuses, elles semblent flotter, se mouvoir mystérieusement. Le raffinement du noir atténue les profondeurs et
unifie les nuances naturelles du bois8 tout en soulignant la puissance obsédante des rythmes. Noble, il révèle une palette infinie
de teintes qui va du solaire brillant, laqué anthracite, argenté, soyeux en surface, au noir de jais, dur et d’aspect compact aux chatoiements
bleus métalliques, en passant par l’éclat velouté du charbon ; d’autant plus que Faro joue sur les variations de densité de pigments sombres:
corbeau, ébène, réglisse, onyx, graphite, goudron, suif, asphalte... Selon les fluctuations lumineuses, sillons et stries creusent plus ou moins
profondément l’épais revêtement végétal.
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La rugosité engendre alors des reflets ordonnés par l’artiste. Vivante, chaque sculpture se module en fonction de la lumière et se construit
devant le visiteur qui se déplace; sous ses yeux naissent et disparaissent des formes, tel un paysage de montagne depuis une route sinueuse.
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Par son travail à la fois instinctif et maîtrisé, Faro nous propose un voyage au cœur des fibres. Telles des écailles, des croûtes fibreuses,
filandreuses, fissurées, bourrelées, cannelées, crevassées, les œuvres évoquent parfois les circonvolutions cérébrales aux replis arrondis et
renflés, celles tout aussi complexes du corail, à la surface rugueuse voire épineuse, ou encore l’intérieur de la paume. Le modelé de chaque
sculpture s’apparente à des dépressions, des gorges, des éminences, des crêtes, des cols… On suppose des peaux, des rizières en terrasse, des
cratères, des étendues lunaires, des terres arides et craquelées, des champs de lave. Ouvertes en ombelles géantes, en coussins hérissés de
pointes, en branchages dentelés, en fouets, en poils hirsutes, en labyrinthes insondables, ces schèmes nous offrent une infinité de visions
extraordinaires oscillant entre microcosme et macrocosme. Inerte et organique, minéral et végétal, dedans et dehors se confondent.
Ces réseaux linéaires exercent une véritable fascination sur le spectateur. Nous percevons l’énergie, la substance, au creux de ces méandres,
comme un prolongement de notre corporalité9. Le bois devient l’épiderme sur lequel s’inscrivent des blessures et les traces
indélébiles qui en subsistent.
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Il nous rappelle que l’homme, l’arbre et la terre ont en commun de posséder tous trois une «écorce», de pouvoir être «écorchés». Les
«peaux» se répondent alors et confluent dans une unité originelle.
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Au cours de cette exploration sensorielle, notre propre corps s’ouvre à de nouveaux horizons. Cette recherche sur les textures et les
essences éveille diverses sensations, de la caresse à la blessure, tandis que la proximité avec l’élément végétal permet au regard de
«palper »10 les sculptures, de se laisser investir par elles et de s’y perdre, en une symbiose poétique et parabolique.
«Paysage» et corps sont unis dans un système d’écho qui manifeste le lien de l’être à la nature féconde qui l’a engendré et exprime un
retour aux origines. Ces retrouvailles sont rendues possibles par l’envergure des sculptures qui confronte l’homme aux forces fondamentales.
Eloquents dans leur mutisme, lourds de sens et de puissance, ces blocs de bois appellent à une conscience de centralité, de verticalité. Ils
nous plongent dans une forme active de méditation en sollicitant notre sensorialité et nous permettent de nous recentrer en approchant l’essence
des choses.
Cette immersion au cœur de la matière équivaut à un dépouillement de soi dans un face-à-face avec l’élémentaire, une communion intime et
profonde. Lors de cette quête contemplative, le silence s’impose dans la rencontre avec l’œuvre.
Texte de Julia Hountou
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1 |
Châtaignier acheté en grume en Suisse, Western red cedar ou cèdre du Liban. |
2 |
Coupe transversale du bois, distincte du bois de ligne. Avec une tronçonneuse,
Edouard Faro fabrique des cercles à partir des madriers. Chaque cercle de bois de tête est fixé avec de la colle sur un format de fond. Puis
l’artiste les éclate à l’envers pour effacer les gestes de construction. |
3 |
Les cernes concentriques correspondent à l’accroissement annuel du tronc, en épaisseur, et sont formés, à l’origine, de
vaisseaux propres à canaliser la sève venant du sol. La couleur des vaisseaux et leur taille varient du début de saison à la production de
fin de saison, d’où la facilité à lire les cernes et éventuellement à les compter pour estimer l’âge de l’arbre. |
4 |
Entretien entre Edouard Faro et Julia Hountou, dans l’atelier de l’artiste, octobre 2011. |
5 |
Edouard Faro travaille sous forme de chocs avec le Western red cedar, tandis qu’avec le châtaignier, il pratique un
travail d’arrachage pour réaliser le «dessin » au moyen d’une tronçonneuse notamment, avec laquelle il rompt les fibres. |
6 |
Au préalable, Edouard Faro réalise des petits dessins de structures, sur des rythmes scandés, hachés. |
7 |
Les sculptures noires sont teintes avec du noir de vigne (une réduction de ceps de
vignes) mélangé à de l’alcool qui imprègne profondément le bois (châtaignier, western red cedar ou cèdre du Liban). |
8 |
Brun, auburn, bai, bis, chocolat, marron, mordoré, puce, tabac, marron, beige, havane… |
9 |
«Le végétal a sa peau, et c’est son écorce ; il a sa tête et sa chevelure, ce
sont racines; il a sa physionomie et ses sens; il a sa sensibilité aussi, de telle sorte que si on le blesse, il meurt. Son feuillage, ses
fleurs et ses fruits sont ses ornements comme dans l’homme l’ouïe, le visage, et l’art de la parole.» dit Paracelse (1493-1541) dans son
ouvrage De elemento Terrae. Et selon Léonard de Vinci (1452-1519): «Chaque arbre développe le mouvement immatériel de sa vie végétale
et la géométrie naturelle des ramifications, comparables à celles des vaisseaux sanguins humains.» «L’homme est un composé de terre, eau, air
et feu, il en est de même du corps de la terre. Si l’homme a les os, support et armature de la chair, le monde a les rochers comme supports de
la terre ; si l’homme porte le lac du sang où le poumon se gonfle et dégonfle dans la respiration, le corps de la terre a son océan qui, lui,
croît et décroît toutes les six heures en une respiration cosmique; si les veines partent de ce lac de sang, en se ramifiant dans le corps
humain, de même l’océan remplit le corps de la terre d’une infinité de veines d’eau» (Léonard de Vinci, Traité de la peinture, trad.
de A. Chastel, Paris, Berger-Levrault, 1987, p. 262). |
10 |
«Toucher, comprendre une forme, un objet, c’est comme le couvrir d’empreintes. Une
trace formée par les images que j’ai sur les mains. On peut dire poser son regard mais c’est seulement après avoir posé ses mains qu’on
pose son regard et le regard perçoit, déchiffre la forme, et la voit avec les empreintes des mains. » Giuseppe Penone, Respirer l’ombre,
Coll. écrits d’artistes, ENSB-A, |
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