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Alain Quercia |
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Performance « La peau est notre limite » Une sculpture de cette performance Résumé La performance d’Alain Quercia s’articule autour de l’élaboration d’une série de six photographies en noir et blanc du corps de l’artiste, sensée mettre à jour la transformation inhérente de la peau conjointement à un travail sur le corps (nutrition et exercices physiques), et de la réalisation d’une sculpture en résine qui anticipe le résultat plastique de ce corps travaillé (dimensions 50 X 50 cm), qui agit alors comme témoin, ancrage singulier et temporel. Concept Ma peau : première surface sensible et pelliculaire pouvant recevoir la lumière et la réfléchir aux autres.
La peau est pour moi un thème fondamental et récurrent dans ma peinture d’abord puis dans mes sculptures. Cela fait dix ans que j’en recouvre certaines de tissu, ce dernier m’apparaît comme le meilleur succédané de la peau. Aujourd’hui j’ai décidé de faire un travail continu sur ma peau pendant plusieurs mois qui va conditionner la nature des œuvres exposées. Je vais dessiner mon corps à l’aide de la nourriture et d’un travail sur machines. L’idée est de réduire l’épaisseur de mon épiderme, diminuer ainsi l’espace entre l’extérieur et l’intérieur, essayer d’être au plus près des autres, de la réalité. En rapprochant jusqu’à la confondre l’œuvre de mon propre corps, je choisis également de réduire la distance entre la pièce montrée, chargée par les autres, et mon espace intérieur producteur de réalité : je deviens le tenant et l’aboutissant, l’intervalle[4]est rempli…Mon corps devient une œuvre ouverte et un miroir peau-cible pour les autres. Il me faudra peut-être aller vers un autre et lui demander de me montrer sa peau, mettre nos peaux en regard, en tension, jusqu’où est-il prêt à aller, jusqu’à quelle surface de peau peut-il se découvrir? Mon but dans six mois est d’avoir une peau transparente, inframince[5]pour être au plus près de l’autre, réduire au maximum la membrane entre intérieur et extérieur de l’être et noter chaque événement, chaque sensation particulière, liés à cette progression. Est-ce que cela va modifier ma perception tactile, ma sensibilité, mon travail…? Pour la partie pérenne de la performance j’ai choisi de réaliser une série de six clichés avec le photographe grenoblois Jean-Pierre Angéi. Ce rendez-vous mensuel va m’aider, m’accompagner dans ce travail. Ces tirages vont témoigner de l’évolution du modelage de ce matériau pauvre par définition car originel. L’idée est de se rendre à « fleur de peau ». Révéler la structure du corps, les lignes des veines, les stries musculaires, les creux et les bosses, les os, un véritable tracé de vides et de pleins, arriver lentement à la disparition du superflu, en l’occurrence la graisse, qui se révèle ici comme une métaphore de la sur-information, de la sur-consommation, symbole du « trop »…Dans cette démarche il est aussi question d’écriture, de dessin, dessiner son corps en entier, en détailler chaque parcelle réaliste. Comme on peut l’observer sur les sculptures de Phidias[6]ou Praxitèle[7], en référence à l’idée du corps déifié, mesure du tout comme détenteur des secrets inaccessibles, perfection et symbole de l’univers mystérieux et idéaliste, ce concept n’a de cesse de m’interroger. C’est ainsi que l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci reste pour moi une référence. Aujourd’hui nous avons l’impression de maîtriser la connaissance de la mécanique du corps, mais il reste énigme et mystère. J’ai noté chez Mimoun l’idée que ce tout est comme un visage. Je pense qu’il entend par visage la partie la plus commune du corps, la plus visible, la plus accessible, en un mot la plus sociétale. L’auteur veut parler de l’importance de la peau dans la lecture de ce visage, ersatz de la personne mais véritable identité pour les autres. En l’occurrence chez les grands brûlés qu’il soigne, quand la peau a disparu ou est quasiment absente, il n’y a plus de frontière, plus d’épaisseur, on passe à travers ce visage commun social, on accède à la partie cachée, mystérieuse et par définition effrayante pour le moins inhabituelle. On ne peux pas vivre sans peau, et même si on réussit à survivre grâce à des équipes techniques ultraperformantes nous ne serons plus le même aux yeux des autres, il s’opère alors comme une mort sociale qui coïncide aussi avec la rééducation et la transformaton de notre peau car elle est productrice de réalité et d’échange, de conformité et de normalité. Envisager l’épiderme comme une toile blanche, trame primitive, je souhaite travailler dans un cadre empirique et expérimental. Mes aliments sont sélectionnés par le nutritionniste grenoblois Olivier Carles et le programme de musculation encadré par un préparateur sportif. Lentement vont apparaître l’ensemble des signes et flux circulatoires, lignes et courbes constitutives du corps humain. Poussée à l’extrême cette recherche rappelle le travail sculptural des bodybuilders. Leur discipline les conduit à un résultat qui les place, par le biais de la transformation de la peau et des muscles, dans la catégorie des mutants. Ces corps hypertrophiés ne sont pas sans rappeler les grandes figures mythologiques que sont le Minotaure et le Centaure. Ces athlètes expérimentent un système de pondération du corps et de ses éléments en continu. Ils doivent se placer à la frontière de la douleur et éviter sans cesse le risque d’un accident, ce travail nécessite concision, précision, minutie constantes, afin de pouvoir dépasser les contraintes physiologiques, naturelles, inhérentes du corps humain. Depuis une trentaine d’années, la nouveauté de cette discipline, outre la prise de produits chimiques, c’est la « peau » et la recherche de sa teneur minimum en eau. Ce travail extrême sur l’image possible du corps m’apparaît aujourd’hui comme un phénomène de société notable, un effet miroirique qui oblitère dans un sens mon choix. Le bodybuilder s’enferme la plupart du temps dans une image pour le moins individualiste et idéale de ce corps perfectible. Cette réflexion m’amène à travailler sur la notion de corps idéal dans une société donnée. Dans ce sens je souhaiterai pouvoir publier mes travaux dans un espace médiatique ciblé, comme peuvent l’être des magazines dans lesquels la notion de corps et son évolution dans la société contemporaine occupe une place prépondérante, on peut citer à ce sujet Vogue, Numéro, Elle, Marie-Claire... Ce corps naturellement redessiné devient alors un corps médiatique et m’intéresse comme l’idée ontologique du corps idéal plein, une sorte d'« all over »[8] contemporain. Dans cette quête de l’image, que ce soit avec les bodybuilders ou dans la presse féminine, finalement on ne cesse de rechercher, de travailler et de re-mettre à jour un corps aux mesures idéales, on se souvient de l’importance du nombre d’or dans l’Antiquité et à la Renaissance. On peut s’interroger s’il s’agit d’un moyen d’accès identitaire à une société du plein, ou au contraire la fin d’un cycle d’une époque donnée ? Cette porte ouverte renvoie au rapport intrinsèque qui s’opère entre l’artiste et les médias : qui est l’instrument de qui ? Si réduire l’épaisseur de ma peau c’est réduire l’espace entre les autres et moi-même, suis-je par définition au cœur de l’espace social contemporain ? La relation entre corps physique et corps social est au centre de la performance. Etre centré, affirmer une position par sa présence physique…Il y a réellement un rapport entre l’idée structurelle du corps et sa partie réfléchie, interne. Cette partie cachée est révélée en négatif par un état d’équilibre entre graisse et chair, muscles, viscères, et aliments, eau et peau, comme si ces éléments étaient à l’origine une vérité possible, psychologique. Etre donc en deçà des apparences, croire que l’on est entier dans ce corps, qu’on occupe tout l’espace prévu à cet effet devient un point de départ, une source de vie sociale, physique… Il est position dans l’espace, en tant que corps d’artiste il devient repérable par les autres comme une pièce de puzzle et une image fractale d’une société. Dans un monde de communication comme le notre les envies, les problèmes et les échecs appréhendés sont la plupart du temps ceux d’un Autre télévisuel, hertzien, sensé nous ressembler. Nous sommes happés de l’extérieur vers une image cadrée, « lucarnée », point de vue arbitraire et « télé-orienté ». Se centrer physiquement c’est symboliquement recentrer ses désirs, ses ressentis, ses informations pour mieux saisir son environnement. Si réduire cette peau c’est réduire la distance qui me sépare des autres, c’est un symbole qui me touche au sens étymologique puisque cet acte veut rapprocher ce qui est par définition séparé, « diabole »…Ma peau, ce dessein devient une surface ultra-sensible, comme une toile d’araignée elle doit vibrer au contact de l’autre et plus elle sera fine, moins elle fera écran, plus elle vibrera. Mon objectif, grâce à cette performance est de rentrer dans le défilé de la peau au sens lacanien du terme, être dans ce sillon extrême et toucher à l’infime, frontière ultime entre l’individuel et l’universel. [1] Mimoun, Maurice, L’impossible limite – Carnets d’un chirurgien, Paris, Albin Michel, 1994. [2] Né en 1936, historien de l’Art, conservateur du Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (1968-1975), conservateur de la Collection de l’Art Brut de Lausanne (1975-2001) et professeur d’Histoire de l’Art à l’Université de Lausanne (1980-2001) [3] Tiré de Le corps peint, Genève, Skira, 1984. [4] Dorflès, Gillo, L’intervalle perdu, Paris, Librairie des Méridiens, 1984. [5] En référence à l’expression chère à l’artiste Marcel Duchamp (1887-1968) qui l’énonce comme le principe de la transition des phénomènes aussi bien psychiques que sensoriels : « il devrait y exploser le monde allusif et éphémère de la limite extrême des choses, ce seuil fragile et ultime qui sépare la réalité de sa totale disparition. » Ce concept prévaut à l’intention d’œuvre dans la démarche de l’artiste. [6] Sculpteur grec (v. 490-430 av. J.-C) [7] Sculpteur grec (actif entre 375 et 330 av. J.-C) [8] Inaugurée en 1947 par Jackson Pollock (1912-1956) cette technique implique tout le corps de l’artiste dans le geste qui balance ou laisse couler la peinture sur la toile posée au sol, la recouvrant de toutes parts. |