| L'horizontalité du dialogue et la verticalité de l'existence |
| Entretien avec Armande Raymond |
| |
| AR |
Marc Jurt, une grande partie de votre travail est nourrie par vos voyages... |
| |
| MJ |
J'aime voyager dans ma tête, dans mon atelier, dans mon jardin, mais aussi dans des pays proches ou plus
lointains. Les textes de Francis Ponge m'ont, par exemple, appris à voyager à l'intérieur des objets. L'observation de la
réalité, d'un élément précis est quelque chose de très important. D'ailleurs, je pars toujours d'un élément concret, visible,
d'un objet ou d'un paysage pour construire un travail. Ensuite, j'essaie d'en trouver le rythme et la structure interne, la
musicalité qui se cache derrière le voile des apparences. Prenons la végétation: ce n'est pas sa beauté visible, apparente
qui m'intéresse, mais sa structure, l'envers du décor, l'énergie qu'elle contient. Je choisis certains objets parce qu'ils
m'attirent. Ils agissent en moi comme des ressorts thématiques et sensibles.
Les voyages que j'effectue dans différentes contrées ou pays sont le résultat d'un même processus de pensée. On trouve
toujours, à la base de mes recherches, de la curiosité, le besoin d'aller voir ce qui se passe derrière les choses et les
faits visibles. J'ai commencé à voyager dans d'autres pays pour découvrir d'autres cultures, d'autres artistes, d'autres
moyens et techniques d'expression.
Ce besoin de partager une connaissance et un savoir-faire explique pourquoi j'aime séjourner et travailler plusieurs semaines
ou mois sur place. Chaque lieu apporte une dynamique, livre ses images, alimentant ainsi les techniques employées et mon
vocabulaire de signes.
A Bali j'ai appris à graver sur des feuilles de lontar. En Australie j'ai récolté la terre que j'utilise aujourd'hui dans
certaines de mes peintures. Au Japon j'ai découvert des carnets remplis de signes d'écriture et provenant de monastères...
Plus j'avance dans mon travail, plus j'ai l'impression de devenir un peu artiste anthropologue. Mon travail, me permet de
m'ouvrir à d'autres cultures, de créer le dialogue, de jeter des ponts entre ces différentes cultures. Lorsque j'intègre à
mon travail des techniques découvertes en voyage, j'ai le sentiment d'être en résonance avec une autre manière de penser et
d'avoir la chance de pouvoir appréhender la réalité à travers un point de vue complémentaire. |
| |
| AR |
Le dialogue est un élément important de votre oeuvre, il peut s'exprimer de manières très différentes, tant
du point de vue thématique que technique. |
| MJ |
On retrouve effectivement souvent cette idée de dialogue, de mise en scène de différents éléments techniques ou
thématiques que j'oblige parfois à cohabiter dans un même espace. Une feuille de palmier gravée par un médecin de village
balinais peut être juxtaposée à mes traces, gestes, pigments ou papiers gravés. De ces éléments mis en tension ou conjugués de
manière harmonieuse naît le dialogue. Mais je ne sais jamais quelle sera le degré d'intensité de ce dernier ou comment les
éléments vont fonctionner entre eux. Je me laisse surprendre par une idée.
La série " Peinture et objet " répond aussi à cette idée de dialogue. L'objet est une matérialisation en trois
dimensions d'un fragment de cette peinture. Il crée un lien tactile avec la peinture et ne peut être dissocié de celle-là.
L'idée des objets m'est venue à Bali... Les balinais font constamment des offrandes à leurs divinités. J'ai eu alors l'idée de
fabriquer de petits objets constitués d'éléments empruntés à la nature, par exemple, des pierres, des feuilles de bananier ou
des fragments de bambou de demander au sculpteur balinais Ida Bagus Alit de les réaliser en bois.
Le dialogue entre l'intuition et la raison est aussi une des caractéristiques de mon travail. La structure très géométrique
des papiers collés et gravés en forme de carrés, de rectangles exprime la raison, tandis que le caractère intuitif existe à
travers le geste, les traces, la calligraphie. |
| |
| AR |
Est-ce une manière, votre manière, de déborder les frontières ? |
| MJ |
Oui, je pense que ce doit être ma manière de voir le monde. Techniquement et émotionnellement, je me suis aperçu,
en gravure, que le cuivre nous impose une limite, donc une frontière. J'ai alors essayé de franchir ces limites en élaborant par
exemple des cadres dans des cadres, en juxtaposant ceux-là, en faisant en sorte que chaque travail déborde de ses limites. Je me
suis aussi efforcé de briser les frontières entre les techniques en utilisant le geste dans les gravures et la gravure dans mes
peintures.
Lorsque je vais à la rencontre d'artistes issus d'autres cultures, je franchis aussi des frontières.
L'idée de lier, de superposer ou de juxtaposer textes et images, de collaborer avec des écrivains est également une manière de
déborder les frontières. J'ai mené une recherche avec Jean-Michel Olivier sur le thème du regard: "L'oeil nu". Avec
Michel Butor, j'ai travaillé à partir de cartes de géographie, de météorologie, d'aviation, de cartes marines: "Géographie
parallèle". Là aussi, le thème du débordement ou de l'annulation des frontières est très présent: je suis intervenu avec
des gestes et des structures sur ces cartes. A son tour, Michel Butor a écrit un texte, à partir des propositions plastiques que
je lui ai faites. Textes et interventions sont alors devenus indissociables.
Si la collaboration avec des artistes issus d'autres cultures, ainsi qu'avec des écrivains suscite le dialogue, il faut également
insister sur la collaboration que j'entretiens, en tant que graveur, avec les imprimeurs en taille-douce Elisabeth Bascou à
Marseille et Raymond Meyer à Pully/Lausanne. Tous deux apportent à mon travail leur expérience, leur savoir-faire. |
| |
| AR |
Indépendamment de recherches plus ponctuelles ou uniques, votre travail est traversé par de nombreuses séries... |
| MJ |
Parfois, lorsque je commence une réflexion sur un thème précis, je sens très vite que je ne vais pas pouvoir
exprimer tout ce que j'ai à dire dans un seul et unique travail. Pour faire le tour de la question, j'ai besoin de temps et de
plusieurs travaux, lesquels vont faire partie d'une série. C'est un peu comme une pierre taillée: chacune des facettes de cette
dernière porte en elle sa propre histoire, et en même temps, elle fait partie d'un tout. L'idée générale n'apparaît qu'au moment
où l'on découvre toutes ses facettes.
Je ne sais jamais comment et quand débute une série, ni pendant combien de temps je vais y travailler.
Je travaille sur " Alliance " et " Daphné " depuis plus de dix ans... La série ne se termine qu'au moment où
j'arrive au bout de la thématique à traiter. Et bien souvent, une recherche en entraîne une autre. La série "Vestige" a commencé
lorsque je me suis mis à ramasser sur les routes, les plages, les différents lieux où je me trouvais des petits objets qui
m'attiraient. Ces derniers sont sans valeur, mais toujours porteurs d'une histoire, d'un passé dont je m'efforce de révéler
certaines étapes. |
| |
| AR |
Au fil des ans, votre travail se caractérise par un enrichissement des techniques et matériaux mis en oeuvre.
Pourquoi ? |
| MJ |
C'est une forme de recherche constante. L'intervention d'une technique, d'un objet, d'un matériau, etc. agit
comme une espèce de déclencheur d'émotion, me permet de me centrer sur ce que je fais. Dans mon travail, tout reste toujours
ouvert, tout peut arriver. Dans certains tableaux, attiré par les rythmes et les matières proposés, j'ai aussi intégré des ikats
ou d'autres textiles. |
| |
| AR |
Certaines techniques demeurent-elles cependant des éléments récurrents de votre peinture et gravure ? |
| MJ |
Je pense qu'en gravure, la pointe-sèche est toujours présente, car elle exprime la spontanéité, la force.
L'eau-forte représente la précision. L'aquatinte permet de traduire des gestes.
Dans les papiers, je reviens souvent au papier népal, car il est souple, solide, il est à la fois subtil et fin, sans oublier
le papier de riz balinais, et bien sûr le papier japon.
En peinture, les pigments me ramènent à des couleurs terre et à l'indigo, sans oublier l'attirance que j'ai pour le noir. Mais
on ne trouve jamais deux noirs identiques sur les tableaux, car j'y ajoute du bleu, du doré ou un autre pigment... La vibration
du noir est à chaque fois différente. Il faut préciser que pendant dix ans je n'ai travaillé qu'avec le noir et la couleur s'est
imposée au moment où elle avait sa raison d'être. |
| |
| AR |
Est-ce que votre travail est évolutif ? |
| MJ |
Depuis les années 90, je pense que le processus d'évolution chronologique a moins d'importance qu'avant. Je sens
que mes travaux se juxtaposent. Un travail nous renvoie à un autre. Des passages, des chemins nous permettent de passer d'un
tableau à l'autre.
Depuis une dizaine d'années, mon travail est devenu de plus en plus informel, tout en conservant des fenêtres et des points
d'ancrage dans le réalisme.
La curiosité, les voyages m'ont permis de développer un vocabulaire formel, d'affiner une expression, de me livrer à une forme
d'archéologie de la matière en juxtaposant les éléments plastiques entre eux, en les additionnant, en travaillant par
transparence, en mélangeant les papiers collés, la peinture, la gravure, les textures naturelles, en inversant parfois les codes
de la gravure puisque dans certains travaux de la série "Alliance", j'ai placé la gravure sous le papier.
Cette superposition, ce travail en profondeur dans les couches de la matière me permettent aujourd'hui d'établir un dialogue
avec le temps qui passe: un fragment de geste peint apparaissant en transparence sous un papier collé nous renvoie un écho un peu
sourd, comme s'il venait de très loin, comme s'il appartenait à la mémoire. Le fait de peindre par-dessus, au premier plan, un
geste avec une couleur vive donne une idée du présent: comme si la juxtaposition des techniques et des émotions portées par
celles-ci permettait de voyager dans le temps, les émotions et de donner l'idée de ce qu'est le temps. |
| |
| AR |
Quel est l'avenir pour vous ? |
| MJ |
Aller vers l'essentiel tout en restant authentique. Qu'ils se développent dans l'harmonie ou la disharmonie, mes
travaux devraient toujours rester des espaces ouverts dans lesquels le spectateur peut projeter ses émotions.
Lorsque je grave ou je peins, j'oscille constamment entre doute et certitude. C'est un état fertile: le doute m'aide à poursuivre
mes recherches, à me maintenir dans le rôle de l'étudiant expérimentateur. Quant à la certitude, elle me permet de concrétiser
une recherche. |
| |
| AR |
Votre travail est intimement lié à la nature et aux éléments fondamentaux de l'univers, est-ce une volonté de
votre part, où le fruit d'une recherche qui vous conduit momentanément dans cette direction ? |
| MJ |
Pour moi, la relation avec les éléments fondamentaux de l'univers - la terre, l'air, l'eau et le feu - est
essentielle. En tant qu'êtres humains, nous faisons corps avec ces éléments. Ces éléments nous imposent leur force et donc le
respect, ce qui n'empêche pas que nous devons parfois lutter contre eux pour survivre. Quand je commence un tableau, s'installe
aussi une espèce de lutte entre les forces mises en présence les unes des autres et qui veulent à tout prix s'exprimer ou
exister.
Enfin, sans vouloir parler de spiritualité, je suis convaincu que notre existence répond à une relation verticale entre la terre
et le ciel et que nous sommes nourris par les éléments de l'univers. Un tableau répond aussi à cette loi. Pour exister,
c'est-à-dire lorsqu'il est habité, il travaille de manière horizontale en créant le dialogue avec les autres et il existe de
manière verticale, parce qu'il est ancré dans la réalité des émotions et parce qu'ils met en présence les unes des autres les
forces de l'univers, les éléments fondamentaux que l'on trouve dans la nature.
|
| |
| Propos de Marc Jurt recueillis par Armande Reymond à Genève,
dans l'atelier du peintre, en décembre 1999. |