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Des haïkus de granit noir
par Françoise Jaunin, critique d’art – mars 2006
Du monumental à l’intime, la question du format est finalement assez secondaire. Plus encore qu’à l’échelle
de la nature ou de l’espace clos, c’est à celles des interrogations spirituelles fondamentales, des grandes permanences
de la destinée humaine et de l’histoire de la statuaire classique qu’André Raboud veut, avec une orgueilleuse humilité,
mesurer sa sculpture. Soit celles qui, depuis les temps les plus anciens et jusqu’aux futurs les plus lointains, ont
posé, posent et poseront l’insondable question du passage de la vie terrestre au mystère de l’au-delà. Si ses grandes
stèles dressées comme des sentinelles, ses barques de pierre, ses ailes de granit ouvertes au vent immobile ou ses spirales
d’écume fossile jettent à l’aune du paysage ou de la ville des passerelles entre la terre et le ciel, ses petits monolithes,
ses voiles pétrifiées et ses idéogrammes d’ombre renvoient au dialogue intérieur de l’homme avec son destin et sa finitude.
Morbide? Du tout. Mais grave, sûrement, parce que tourné vers l’essentiel. Hiératique, parce que plus attentif aux grandes
questions de toujours qu’à l’agitation du temps présent. Silencieux, pour être plus à l’écoute des mouvements de l’âme qu’aux
rumeurs du monde. Classique pour rejoindre les lois de l’ordre et de l’équilibre universels, loin des modes passagères.
Concentré et tendu vers une transcendance. Serein en dépit d’une inquiétude et d’une violence intérieures. Et porté parfois
par une douceur élégiaque, comme une rêverie hors du temps. Toutes caractéristiques que l’on retrouve aussi dans les menhirs
et dolmens celtiques, les dieux de pierre de l’Egypte pharaonique, les mythologies précolombiennes, les philosophies
extrêmes–orientales et les jardins zen japonais.
Grand
arpenteur de civilisations lointaines, dans le temps comme dans la géographie, le sculpteur de Saint-Triphon y nourrit sa
passion éperdue pour la perfection des archétypes originels chargés de sens et de sacré. «Je suis, dit-il, un instinctif en
quête d’absolu». A l’écoute de leurs sagesses populaires comme de leurs savantes cosmogonies, il se fait réveilleur d’antiques
mémoires et de mythes archaïques, capteur de ce qu’il appelle «les énergies radiales», et réinventeur d’un vocabulaire de
pierre initiatique et magique dans lequel chacun peut projeter ses propres attentes spirituelles ou métaphysiques.
Ses sculptures d’intérieur sont des précipités de monuments, les noyaux durs des grands archétypes qui le hantent, des signes
de pierre dans l’espace, des haïkus de granit noir, des gisants miniatures ou des autels de poche. Il y est question
de mémoire et d’éternité, de ciel et d’océan, de méditation et de délectation esthétique, de mouvement suspendu et de dernier
voyage. Aile, barque, vague, arche, porte, anneau, calligraphie sans paroles… le tranchant des arrêtes y répond à la sensualité
des galbes et au poli de la pierre dure qui appelle la caresse, l’élégante concision formelle à la quête spirituelle, et
l’austérité au raffinement tandis que, de plus en plus, le vide troue les formes, allège les volumes et aiguise les contours
comme pour permettre au regard et aux élans spirituels de circuler plus librement entre le dedans et le dehors, l’homme et le
sacré, l’ici et l’au-delà. «On n’invente rien, médite-t-il. On ne fait que reformuler différemment les grandes questions
de tous les temps».
André Raboud, le primitif de demain
par Sylvio Acatos, avril 2002
Quelque chose de parfait. Quelque chose de rongé. Cercles, sphères, blocs cubiques, rectangulaires,
pointes. Fausses fermetures, ouvertures, trouées… Usure des formes au sein de la perfection originelle des formes. Parfois une
plume d’oiseau, ou son souvenir en marbre, vient fusionner avec la pierre. Organicité et matériau constitutif. Voilà le
tranchant des choses, leur sensualité. Lames, ailerons, plages de granit lisses, étales, brusquement arrêtées par une fente,
un creux, un renflement… La sculpture, ici, est une sculpture réalisée à chaque fois sur le fil jouissif du rasoir.
C’est ainsi que procède André Raboud depuis plus de trente ans. Il ne cesse de prendre des risques, mais dans le cercle magique
de ce qui existe de toute éternité : la géométrie euclidienne, la caverne de Platon, la naissance, la mort, la cruauté, la
tendresse, la folie, l’amour, le plaisir. Abstraites, ces formes sculptées, bronze ou pierre, ne le sont jamais. Archétypales,
elles ont toujours exprimé l’immédiateté de la vie, du flux des choses et des émotions ressenties. C’est-à-dire la nature même
du vécu. C’est bien pourquoi, installées dans quelque milieu naturel, grandiose ou familier, elles s’y fondent, tout en
s’affirmant, avec une si rare maîtrise.
L’art et la vie
par Nicolas Raboud
Le travail d’André Raboud est profondément marqué par la connaissance et le respect du matériau qu’il utilise
principalement, la pierre, le travail de la pierre en taille directe. Les voyages et les rencontres jalonnent son évolution
stylistique. En 1972, il se marie avec l’organiste Marie-Christine Theurillat. A partir de recherches formelles centrées sur le
thème de l’agression et de la concentration, le corps et sa volupté, il rentre de Crète en 1974 avec un nouveau répertoire fait de
signes emblématiques, autels, haches et cornes. La mort du sculpteur et ami Marco Pellegrini et un voyage en Amérique centrale en
1978 l’amèneront à abandonner la production d’œuvres d’un esthétisme formel fondé en grande partie sur la sensualité pour se consacrer
à des travaux plus symboliques qui prendront la forme de tables sacrificielles et de tombeaux. Recherche sur les gisants, les
lieux sacrés, les lieux de passage. Naissances en 1981 et 1982 de ses filles Marie, Emilie et Mélina. Entre 1985 et 1988,
travaux marqués essentiellement par la civilisation celte. De ses voyages au Japon en 1990 et 1992, il rapporte une impressionnante
série de sculptures en lave et en serpentine sur le thème de L’homme qui crie, à la suite d’une visite au musée de la bombe atomique
d’Hiroshima. Exécution dans ce pays d’une série d’œuvres monumentales principalement en granit noir. Mort accidentelle de sa fille
Mélina en septembre 1992. De retour du Japon, il abandonne progressivement un type d’ornementation qui mettait en avant les mélanges
de matériaux et les superpositions pour se tourner vers une sculpture plus intimiste et plus silencieuse. Nombreux travaux en granit
noir et en serpentine inspirés par les thèmes de la philosophie japonaise, en particulier sur le thème des Jardins. Dès 1993,
importante série de sculptures d’atelier en serpentine et en quartzite regroupées sous le titre Porte pour un ange. Travaux sur le
thème du cadre abordé de façon très directe où la pierre éclatée s’oppose aux surfaces sciées ou polies. Dès 1999, La jeune fille et
la mort, La mémoire et la mer, Les jeunes filles, Les grands passages, autant de figures emblématiques qui reviennent inlassablement
hanter et nourrir le répertoire formel d’une production extrêmement généreuse et prolifique. L’ensemble de ces sculptures et leur
évolution, le choix des matériaux utilisés, la technique même du travail constituent ainsi une œuvre très construite, à la charge
symbolique forte, d’une volonté essentialiste affirmée et d’une capacité émotionnelle soutenue.
La sculpture en tant que perception de l’espace
par José Warmund-Cordelier
L’œuvre d’André Raboud, équilibre harmonieux des formes et des surfaces. Grâce à une tension sensible
entre rationalité et émotion créatrice naît un champ d’énergie qui se transforme en vision de l’espace. Par l’utilisation du granit
noir d’Afrique, l’artiste accentue l’élégance austère et naturelle de ses sculptures. Par l’évocation d’images de cultes mystiques
ou païens que suggèrent ses œuvres d’art taillées en piliers ou spirales, naît la forme de la pensée créatrice d’André Raboud.
Un pont symbolique entre l’homme et la nature.
Contrairement aux œuvres d’Henry Moore qui a privilégié un rapport étroit entre forme et réalité, l’œuvre d’André Raboud reste en
intime relation avec l’espace. Le volume environnant ses sculptures rend perceptible la véritable matière première. L’utilisation de
la roche primitive crée un lien originel avec l’homme. Ainsi naissent des formes qui sculptent l’espace – une relation intime entre
impulsions exaltées et mystiques. Par son osmose avec la matière, André Raboud essaie de faire renaître l’essence même de la forme.
Grâce à cette genèse se façonne un art spatial : d’élégantes sculptures en granit noir d’Afrique qui semblent flotter dans l’espace
en état d’apesanteur (Spirale à la terre). D’élégants arcs tendus sur une rivière (Entre ciel et terre et Sur la rivière), alors que
les bateaux archaïques nous rappellent la précarité de toute chose (Le dernier voyage). André Raboud formule le progrès technique par
des cônes se terminant en pointe et des configurations imaginaires saisissantes (Vers le ciel). Une série de créations sculptées dans
le granit noir sont impressionnantes par leurs accents dramatiques et le rayonnement mystique de leur silhouette (Le prophète). La
relation de l’artiste à la nature est exprimée par de minces colonnes garnies de fines ailes (Ecoute le vent).
N’oublions pas son hommage à la femme qui trouve toute l’éloquence de son expression dans les œuvres comme Jeune
fille éternelle ou Jeune fille en violoncelle. André Raboud définit son art par des silhouettes strictes et souvent géométriques sans
pour autant renier leur relation intime à la nature. Une comparaison avec les œuvres d’un Brancusi ou d’un Chillida s’impose.
Visions sur une passerelle
par Pierre Caran
Le capitaine du cargo «Les Isles» battant pavillon maltais remontait la côte ouest de l’Afrique. A bord, le
capitaine ukrainien Julius Libovsky regardait, l’air songeur, de gros blocs de granit qu’il devait décharger dans le port situé
au nord-ouest de la côte portugaise. Il se remémorait un précédent voyage dans les mers australes à l’occasion duquel il se retrouva
dans les parages de l’île de Pâques. Le souvenir des têtes gigantesques aperçues dans la brume de mer se superposait à ces énormes
blocs qui dans la lumière du couchant devenaient fantomatiques. Le capitaine était un amateur d’art, il ne manquait jamais, lors de
ses escales dans les grands ports, d’aller voir des expositions et il aimait particulièrement la sculpture. Dans sa tête défilaient
les œuvres de Moore, Zadkine, Chillida, Hadju et de bien d’autres artistes. Il était plongé dans ses souvenirs lorsqu’une agitation
sur le pont du cargo le ramena à la réalité. L’équipage, composé de marins indonésiens, s’affairait autour des câbles qui maintenaient
les blocs de granit et dont la tension avait diminué à la suite d’un vent violent qui avait mis à mal le bateau au large du Cap-Vert.
L’arrivée dans le port était imminente. Le radio du bord venait d’apporter une note indiquant l’arrivée du pilote.
Peu après, le cargo touchait le port. A quai, le lendemain matin, le déchargement allait bon train et tout se déroulait normalement,
la grue déposait les pierres sur un camion rangé le long de la coque du cargo. Sur le quai, un homme surveillait les opérations et
indiquait au grutier, par des gestes précis, de ralentir la descente afin que chaque bloc soit posé en douceur. A la fin du déchargement
qui se fit sans encombre, le camion s’ébranla en direction des montagnes dans un nuage de fumée noire.
Le capitaine, du haut de la passerelle, salua le sculpteur car c’était lui, l’homme du quai. Il venait de faire
deux mille kilomètres depuis la Suisse pour voir un des plus beaux blocs qu’il avait fait découper et à partir duquel il ferait une
pièce monumentale à laquelle il pensait depuis fort longtemps. Le capitaine, toujours un peu songeur, eut soudain la vision d’un grand
cirque montagneux dans lequel étaient posés les blocs qu’il venait de décharger. A travers la brume qui se déchirait par endroits, il
vit soudain apparaître des formes surprenantes, de gigantesques roues, des portes ouvertes sur l’espace, des torses surdimensionnés,
des barques grandes comme des caravelles, autant de figures étranges auxquelles vinrent s’ajouter d’anciennes visions de voyages en
mer australe sur lesquelles flottaient, diffractées par l’eau, les têtes géantes de l’île de Pâques. Un peu sonné, il quitta la
passerelle pour disparaître à l’intérieur du cargo.

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